Le journal de Marc-Antoine S.

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Devenir végétarien

Comme je l’ai expliqué précédemment, l’objectif de ce blog n’est pour moi pas principalement celui de l’analyse d’une actualité, ou d’un fait quelconque mais tout d’abord de la mise en perspective d’expériences personnelles. Devenir végétarien donc. S’il existe bel et bien un élément déclencheur – sur lequel je reviendrai par la suite – je crois qu’avant d’exposer tout argument en faveur du végétarisme il est préférable de tenter de commencer par le commencement – tautologisme certes, mais pourtant plein de sens. En l’occurrence il s’agit de comprendre les raisons poussant un tel amoureux de la viande, et de tout ce qui touche à la chair animale – moi – à en abandonner la consommation du jour au lendemain. On pourrait penser, à tort ou à raison, que la consommation de protéines animales issues de l’élevage industriel – autant dire la quasi-totalité – n’a jamais été aussi importante parce que la population n’est pas informée des traitements inhumains réservés aux animaux qui finissent dans nos assiettes, ainsi que de la catastrophe écologique que cela représente.

C’est faux. Et d’autant plus en ce qui me concerne. En tant qu’écologiste – de salon ? – j’étais largement informé de l’ampleur du désastre. Plus encore, j’étais au courant, sans vraiment l’avouer ou l’assumer, et sans en connaître les détails les plus sordides, des conditions de vie des animaux issus de l’élevage industriel. Et je pense que beaucoup, je ne saurais les en blâmer, sont dans ce cas. Il s’agit du genre de problème dont tout le monde connait l’existence mais que l’on cherche à éviter. Par flemme intellectuelle en quelque sorte. Par lâcheté aussi. En tant que bobo écolo je fais donc partie de ce style de personnes aisées qui aiment avoir de nombreuses et nobles réflexions sur la société, sur la vie en général, sans pour autant les mettre en pratique. Il ne s’agit pas là d’auto-flagellation. Bien au contraire. La démarche de cette article s’inscrit dans la continuité de celle qui m’a poussé à créer ce blog : « rien de plus que de penser ce que nous faisons ». Et en l’occurrence, ce que nous mangeons.

Je pense donc que mon cheminement vers le végétarisme a commencé sans que je le sache avec ce sentiment d’inachevé, ce sentiment d’être sans pour autant vivre. Cela m’a frappé il y a environ un mois lorsque je relisais le court ouvrage de Stéphane Hessel, Indignez Vous (1). Malgré les reproches que l’on peut faire à ce texte, quelque chose m’a touché lors de cette relecture. Quelque chose que j’avais oublié et qui me ramène à mes cours de philosophie de Terminale : l’existentialisme de Sartre. Dans les premières pages de son livre, Hessel explique en effet que « Sartre nous a appris à nous dire « Vous êtes responsables en tant qu’individus » C’était un message libertaire. La responsabilité de l’homme qui ne peut s’en remettre ni à un pouvoir ni à un dieu. Au contraire, il faut s’engager au nom de sa responsabilité de personne humaine ». La lecture de ces lignes avait alors réveillé brièvement une petite flamme en moi ; comme un lointain souvenir réapparaissant l’espace de quelques instants.

Pour un premier article, écrire sur le végétarisme est pour le moins ambitieux. Le principal danger étant certainement de se perdre en chemin, après de multiples digressions. Et pourtant, le fait de n’avoir pas encore écrit un seul mot sur le cœur du sujet n’est pas du à un quelconque égarement. Le cœur du problème réside dans un simple fait : grandir. Tout aussi puérile et naïve que cette réflexion puisse paraître, elle n’en est pas moins vraie. Grandir implique des choix, dont certains ont une incidence majeure sur notre manière de vivre.

J’avais réfléchi de nombreuses fois à la question du végétarisme auparavant, mais je n’avais jamais envisagé la chose en y incluant la possibilité de le devenir réellement. J’ai donc pour la première fois pensé à l’éventualité d’une telle décision – sans d’ailleurs m’y résoudre – il y a environ un mois. Peut-être un peu plus. C’est-à-dire avant ce que j’appellerai mon élément déclencheur : un livre. L’expression même d’élement déclencheur reflète son caractère contextuel ; qui n’est pas la raison d’un choix mais plutôt ce qui le révèle. Au-delà de mes interrogations sur le sens de l’engagement et sur les combats qui valent d’être menés, une certaine personne a eu une influence majeure sur cette décision. Et compte tenu de notre disposition préalable à ressentir une quelconque émotion ou révolte face à la condition des animaux, le fait que nous ayons tout les deux pris cette décision à seulement quelques mois d’intervalle montre à quel point son influence a été grande. Il s’agit de la personne avec qui j’ai passé plus d’un an de ma vie ; jusqu’à mon départ en Irlande. Encore une fois, je pense ne jamais avoir fait de choix aussi important en un laps de temps aussi court. Et si je sais que mes proches s’en étonnent, qu’ils se rassurent je m’en étonne parfois moi même. Une décision aussi subite a indubitablement des racines plus profondes, moins contextuelles. L’œuvre du temps avant tout. Je n’ai jamais été réellement un amoureux des animaux. Que l’on ne se méprenne pas. Je veux dire par là que je n’ai jamais eu une compassion prononcée pour la condition animale. Il y a encore quelques mois je ne voyais pas par exemple de problème dans le gavage des oies. Aujourd’hui je ne pourrais plus avaler un seul morceaux de foie gras. J’en ai pourtant mangé il y a trois semaines. Quant à elle, elle est sans doute la personne la plus sensible à la condition animale que j’ai eu l’occasion de rencontrer. Tomber amoureux a donc sûrement pu faire évoluer inconsciemment ma manière de penser. Et en apprenant sa décision de devenir végétarienne quelque chose a changé en moi. J’ai, dès le début, approuvé cette décision, et je dois dire que j’étais en quelque sorte admiratif. Je ne pensais pas être capable d’une telle décision. Du moins pas à court-terme. C’est donc tout d’abord l’expérience de l’état de végétarien vécue au travers d’une autre qui m’a touché. Ce sont ces réactions. Ces récits. Ces joies. Une histoire m’a d’ailleurs particulièrement touché, par sa beauté et sa force. Elle concerne Franz Kafka qui, peu de temps après avoir décidé de devenir végétarien, observant un jour un poisson dans l’aquarium de Berlin, s’adressa soudainement à lui et dit : « Maintenant enfin je peux te regarder en paix, car je ne te mange plus. ». Ainsi petit à petit, je suis passée de l’admiration à l’enthousiasme. Mais cela ne suffisait pas encore. Il manquait un dernier électrochoc. Et ce choc je l’ai ressenti un soir où, avec elle, j’ai vécu ce que pouvait être une réaction à ce choix. Une réaction à laquelle je ne m’attendais pas ; et qui par trop excessive en devenait presque caricaturale. C’est pourquoi – par pur esprit de provocation peut-être – je me suis dit alors : pourquoi pas moi ?

Voici donc dans quel état d’esprit je me trouvais lorsque j’ai commencé la lecture du livre Eating Animals de Jonathan Safran Foer (2). Étant toujours méfiant face aux réquisitoires prétendument objectifs, je l’étais également en entamant les pages de cet ouvrage. Je craignais en effet me retrouver face à un discours trop sentimental, pas assez pertinent, voire excessivement militant. Ce livre est tout le contraire. Je ne saurais concevoir une réflexion aussi documentée, passionnante, et j’ose le terme, juste. L’exemple le plus simple de la richesse de ce travail et de son objectivité est le fait que sur ces 330 pages, les 70 dernières – autant dire un quart – sont remplies par des notes listant page par page les références faites à d’autres travaux. Au-delà de cette documentation – qui après tout caractérise tout bon ouvrage de réflexion – l’intérêt de ce bouquin réside dans le procédé de sa narration. Celle-ci repose principalement sur le récit de l’auteur qui tout au long du texte explique sa démarche et ses expériences. Mais au-delà de ce récit à la première personne – qui s’il constitue le fil rouge du livre est au final presque secondaire – se dressent de nombreuses analyses, de nombreux portraits et témoignages, qui l’étoffent et l’enrichissent. Jonathan Safran Foer donne la parole à de nombreux acteurs dont, bien sûr, des militants et activistes en faveur du droit des animaux, mais aussi à de nombreux éleveurs, qu’ils soient partisans de l’élevage traditionnel ou de l’élevage industriel. C’est pourquoi malgré un but évident, il ne s’agit pas d’un ouvrage purement prosélyte. Et paradoxalement c’est peut être la source de sa force.

Je n’ai pas pour but ici d’effectuer une sorte de compte-rendu de lecture – malgré l’intérêt que pourrait avoir l’exercice – mais plutôt d’en analyser les conséquences. Écrit par un Américain, les références, statistiques, et autres chiffres sur lesquels l’auteur s’appuie concernent en très grande majorité les États-Unis. Il s’agit donc de faire la part des choses et ne pas tomber dans un anti-américanisme primaire parce que de toute façon chez nous tout va très bien. En effet la situation européenne est loin d’être idyllique, et l’expression qui pourrait la résumer au mieux serait de dire que celle-ci est « moins pire » que celle de nos amis américains. Ainsi en apprenant que la part d’animaux issus de l’élevage intensif au États-Unis – les fameuses factory farms – est de 99%, et en tant que français attaché à la richesse de nos terroirs, ma première question à donc été : qu’en est-il de la France ? 82% de notre volaille provient de ce type d’élevage. Et c’est de loin le moins effrayant des chiffres. La production industrielle française est de 90% pour les porcs et 99% pour les lapins (3). Mon premier doute est donc dissipé : nous ne valons guère mieux que les américains.

Pourquoi insister sur l’élevage industriel ? Tout simplement parce que l’élevage industriel tel qu’il est aujourd’hui est un génocide routinier, d’une atrocité sans nom. Le but de mon article est très simple : il s’agit d’expliquer et surtout de mettre en perspective ma démarche. C’est pourquoi je ne souhaite pas rentrer dans des détails qui malgré leur intérêt nécessiterait un format nettement plus développé que celui d’un simple article de blog. Ces détails sont d’ailleurs à la portée de tous, de nombreux ouvrages s’en font les témoins (4). C’est pourquoi je ne m’attarderai pas non plus sur le désastre écologique que représente l’élevage industriel (dont la pollution annuelle est plus élevée que celle provoquée par la somme de tout les transports à l’échelle de la planète), ni sur les risques sanitaires (dont l’utilisation affolante des antibiotiques), et autres multiples enjeux liés à l’élevage.

Lorsqu’un végétarien parle de son choix à des personnes qui ne le sont pas, certains réagissent de manière très neutre, voire positive. C’est notamment le cas de mon colocataire, et ami, américain Colin dont la réaction a été : « Wouah, c’est dingue, tu arrives en Irlande et tout d’un coup tu te mets à avoir une vie très saine : plus de cigarette, plus de viande… ». Une réaction – très agréable il faut le reconnaître – qui pourrait paraître banale. C’est loin d’être le cas. En effet comme je l’ai expliqué plus haut, il est très fréquent de voir une réaction plutôt négative – parfois même agressive – et une envie d’engager le débat pour prouver à tout prix au végétarien à quel point il a tort. Un peu comme si en apprenant l’homosexualité d’un ami on cherche à lui expliquer qu’il s’agit là d’un choix stupide… N’étant pas particulièrement belliqueux ni prosélyte j’ai été très étonné par les différentes réactions que j’ai pu entendre et principalement par deux argument qui reviennent immanquablement : On a toujours mangé des animaux, c’est dans la nature de l’homme, et Les animaux mangent bien d’autres animaux, alors pourquoi pas nous ? Il s’agit en effet d’arguments intéressants et qui soulèvent malgré eux les bonnes questions.

La première est fondamentale : manger les animaux est-il naturel ou culturel ? À première vue il est aisé d’affirmer que manger un animal est naturel dans le sens où c’est une possibilité qui s’offre à l’homme. Nous en sommes capable. Certes. Sans vouloir sombrer dans une rhétorique de comptoir, je pourrais tout aussi bien dire que je suis naturellement capable d’enfoncer une lame dans le ventre de mon voisin. Et pourtant la société – c’est à dire la culture – réprouve cet acte tout aussi naturel que celui de manger un bœuf. Le meurtre a donc une portée culturelle grâce à l’interdit qui lui est associé par la société. C’est pourquoi le fait de manger des animaux est culturel dans le sens où il s’inscrit dans une pratique de société. Affirmer qu’il s’agit là d’une pratique plus culturelle que naturelle ne signifie en rien qu’elle soit bonne ou mauvaise. Pourtant une pratique culturelle longtemps jugée bonne peut ne plus l’être aujourd’hui. C’est le cas, même si certains trouveront – à tort – ce rapprochement maladroit voire même hasardeux, de l’esclavage. Car le propre d’une pratique culturelle est de s’inscrire dans le cadre d’un système moral. Il me semble donc que la consommation de chair animale est plus culturelle que naturelle – ce qui sans la remettre directement en question autorise justement sa remise en question.

Les animaux mangent bien d’autres animaux. La première chose frappante, et paradoxale, avec cet argument est qu’il est très souvent employé par les tenants de la théorie de l’animal-machine, ceux qui pensent que les animaux sont à notre disposition. Arrêtons-nous donc quelques instants sur cette séparation de l’homme et de l’animal, croyance culturelle s’il en est, en citant Claude Lévi-Strauss : « On m’a souvent reproché d’être anti-humaniste. Je ne crois pas que ce soit vrai. Ce contre quoi je me suis insurgé, et dont je ressens profondément la nocivité, c’est cette espèce d’humanisme dévergondé issu, d’une part, de la tradition judéo-chrétienne, et, d’autre part, plus près de nous, de la Renaissance et du cartésianisme, qui fait de l’homme un maître, un seigneur absolu de la création. J’ai le sentiment que toutes les tragédies que nous avons vécues, d’abord avec le colonialisme, puis avec le fascisme, enfin les camps d’extermination, cela s’inscrit non en opposition ou en contradiction avec le prétendu humanisme sous la forme où nous le pratiquons depuis plusieurs siècles, mais, dirais-je, presque dans son prolongement naturel. Puisque c’est, en quelque sorte, d’une seule et même foulée que l’homme a commencé par tracer la frontière de ses droits entre lui-même et les autres espèces vivantes, et s’est ensuite trouvé amené à reporter cette frontière au sein de l’espèce humaine, séparant certaines catégories reconnues seules véritablement humaines d’autres catégories qui subissent alors une dégradation conçue sur le même modèle qui servait à discriminer entre espèces vivantes humaines et non humaines. Véritable péché originel qui pousse l’humanité à l’autodestruction. » (5). La notion de péché originel est primordiale. Il s’agit du « maîtres et possesseurs de la nature » de Descartes, suivi par la distinction kantienne entre la fin et le moyen, et dans lesquels l’élevage industriel moderne, au même titre que les camps d’extermination, puise sa raison d’être. Notre capacité d’action sur la nature se suffit à elle même comme justification.

Le problème principal est donc celui-ci : serais-je devenu végétarien à une époque où l’élevage industriel n’existait pas ? Je ne saurais le dire. Je pense qu’il est nécessaire de reconsidérer aujourd’hui plus que jamais notre rapport à l’animal. Ma décision s’inscrit donc principalement dans le contexte actuel du traitement réservé aux animaux. C’est ce que nous nous sommes autorisés à faire de l’élevage qui me pousse à le réprouver. C’est ce qu’explique Lévi-Strauss en parlant de péché originel. Un postulat de base sur l’infériorité de la condition animale nous pousse à des extrémités sans nom. Or aujourd’hui les choses devraient être différentes. Nous savons qu’un cochon est au moins aussi intelligent – car sûrement plus – qu’un chien ; que ce que nous avons toujours identifié comme l’instinct est une aberration scientifique. Comment continuer alors à traiter comme de simples choses, c’est-à-dire comme moyen uniquement, des animaux dont nous savons qu’ils ressentent, éprouvent et souffrent ? Le philosophe Alain ne saurait mieux aborder le problème en disant : « il n’est point permis de supposer l’esprit dans les bêtes, car cette pensée n’a point d’issue. Tout l’ordre serait aussitôt menacé si l’on osait croire que le petit veau aime sa mère, ou qu’il craint la mort, ou seulement qu’il voit l’homme. L’œil animal n’est pas un œil. L’œil esclave non plus n’est pas un œil, et le tyran n’aime pas le voir ; toutefois en ce cas, qui est tout politique, on imagine aisément la haine, la crainte, l’espérance ; au lieu que devant l’animal on repousse toutes ces choses, dessinant et achevant au contraire l’impénétrable, l’imperméable forme. On s’arme ici de piété, contre une pensée importune ; et encore une fois la prière agreste est un monstre d’inattention. C’est aux travaux sur la bête que l’homme apprend à ne pas penser. Il se détourne ; et il y a du fanatisme dans ce mouvement. L’animal ne peut être un ami, ni même un ennemi ; n’en parlons plus, parlons d’autre chose, ou parlons sans penser. L’homme le doigt sur les lèvres, c’est le silence de pensée qu’il impose d’abord à la nature ; c’est le droit refusé. » (6).

Argumenter en faveur de la consommation de viande en plaidant que les animaux, eux, mangent d’autres animaux est donc proprement inutile dans le sens où il ne faut pas réfléchir à ce problème en tant que naturel mais bien en tant que culturel. Et d’un point de vue culturel, la seule démarche ayant du sens serait de chercher à savoir si oui ou non cautionner – en en consommant les produits – les pratiques de l’élevage industriel est juste. Une interrogation s’impose alors. Pourquoi, alors que les conditions de traitement des animaux ne sont plus aujourd’hui un secret, ce système barbare perdure-t-il ? Peut-être après tout considérons nous ces pratiques comme juste ; parce que tel est notre bon plaisir. Les compagnies agroalimentaires ont aujourd’hui poussé l’intégration verticale à son paroxysme ; contrôlant tout, de l’élevage au rayon de supermarché, en passant par les abattoirs, les soins vétérinaires, les contrôles de qualité, les expertises, et même souvent les législations. Je ne saurais prendre le risque d’exprimer maladroitement ce que d’autres on développé avec brio ; c’est pourquoi je pense que la meilleure explication de cet état de fait et de cette nécessité de changement est celle de Jacques Derrida qui dit, que « cette violence industrielle, scientifique, technique ne saurait être encore trop longtemps supportée, en fait ou en droit. Elle se trouvera de plus en plus discréditée. Les rapports entre les hommes et les animaux devront changer. (…) Aussi, même si leur discours me paraît souvent mal articulé ou philosophiquement inconséquent, j’ai une sympathie de principe pour ceux qui ont, me semble-t-il, raison, et de bonnes raisons, de s’élever contre la façon dont les animaux sont traités : dans l’élevage industriel, dans l’abattage, dans la consommation, dans l’expérimentation. » (7).

L’intérêt et la complexité du sujet étant telle qu’il serait mal avisé de prétendre faire le tour du sujet aussi rapidement. C’est pourquoi il est à la fois difficile et nécessaire de trouver une fin à cet article. Devenir végétarien. Pour employer une métaphore assez pauvre, je vois ce choix un peu comme une feuille de papier sur laquelle on aurait tracé un grand trait vertical pour effectuer une liste Pour/Contre. En l’occurrence, je n’arrive pas à trouver assez de papier pour remplir la colonne de gauche, et je ne trouve qu’un seul argument dans la colonne de droite : « C’est quand même super bon. ». C’est tout vu. S’il s’agit là d’un choix difficile et même inquiétant, il est fort et réfléchi. Je ne pense pas le regretter un jour.

Dans Eating Animals, Jonathan Safran Foer parle énormément de sa grand-mère juive ayant survécu à la guerre, et raconte une histoire dont la conclusion résume mieux que tout au monde le sens de la conviction. Celle-ci lui raconte donc qu’un jour, affamée, à demi-morte, elle refusa un morceau de porc qui lui était proposé. Face à l’interrogation de son petit-fils, elle explique alors : « If nothing matters, there’s nothing to save. ». Cette maxime, aussi forte que poétique, résume ce que je voulais dire en faisant référence à Sartre. Comment refuser de s’engager lorsque l’on sait ? Comment se prétendre libre sans conviction, sans combat ? Le simple fait de s’engager est en soi une victoire car il s’agit là du combat le plus dur : le combat contre soi. J’ai au début de cet article parlé de la très belle histoire de Kafka exprimant sa paix intérieure à un poisson. Cela fait maintenant un peu plus de deux semaines que j’ai embrassé le régime végétarien. Il serait donc sans doute prétentieux d’affirmer avoir changé de regard en si peu de temps. Pourtant en regardant, comme souvent, un écureuil manger sa noisette sous ma fenêtre, je sens monter en moi une sorte de satisfaction. C’est un sentiment étrange. Je ne suis pas plus attendri qu’à l’ordinaire. Mais je me sens bien. Aussi bien qu’en cuisinant mes premières saucisses végétariennes. J’ai le sentiment de penser ce que je fais ; d’agir selon des idées. C’est un plaisir face auquel même une bonne entrecôte ne fait pas le poids. C’est tout simplement délicieux.

1 : Stéphane Hessel, Indignez Vous !, Indigènes éditions, 2011

2 : Jonathan Safran Foer, Eating Animals, Penguin Books, 2010

3 : Source www.viande.info

4 : Voir notamment l’article d’Armand Farrachi paru dans Le Monde Diplomatique d’août 2001, « Pitié pour la condition animale ». ( voir extrait ici http://www.monde-diplomatique.fr/2001/08/FARRACHI/15543 )

5 : Claude Lévi-Strauss, entretien avec Jean-Marie Benoist, « L’idéologie marxiste, communiste et totalitaire n’est qu’une ruse de l’histoire », Le Monde, 21-22 janvier 1979 (voir http://bibliodroitsanimaux.voila.net/levistraussmondelong.html )

6 : Alain, Les dieux, livre II, chap.4, Gallimard, NRF, 1947, 5e éd., p. 111-115. (voir http://bibliodroitsanimaux.voila.net/alain.html )

7 : Jacques Derrida, E. Roudinesco, De quoi demain… Dialogue, chap. 5, Champs Flammarion, 2001, p.105-127. (voir http://bibliodroitsanimaux.voila.net/derrida1.html )

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Un nouveau départ

La perspective de partir vivre un an à l’étranger est à la fois terrifiante et fascinante. Elle est terrifiante par les déchirements qu’elle suppose mais laisse pourtant entrevoir une liberté nouvelle. Comme de nombreux autres sciences-pistes – j’ose l’imaginer – je me suis envolé pour Dublin la tête débordant d’idées, de projets, d’espoirs pour ma nouvelle future vie. De ces deux années à Sciences Po – qui ont sans nul doute été les plus enrichissantes / passionnantes / arrosées / heureuses de ma vie – je ne gardais qu’un léger regret : celui d’avoir manqué de nombreuses occasions de rendre cette première expérience universitaire encore plus intéressante. Un sentiment d’inachevé en quelque sorte. Voilà pourquoi le renouveau total que ce départ me laissait envisager m’apparaissait alors comme une occasion toute indiquée pour mettre fin à cette procrastination. Je suis arrivé en Irlande le 16 septembre 2011. Deux mois après il est donc temps d’établir un premier bilan de l’aboutissement de ces projets. Faire un premier bilan. Cela m’est tombé dessus très simplement, après une journée similaire à d’autres, un réveil à 14h, un mal de crâne prononcé, et une après-midi passée à écumer la toile sans réel but. Mon bilan ? Ces deux premiers mois ont été très remplis. Ponctués de rencontres, de découvertes, et d’expériences nouvelles. Mais depuis peu ce sentiment désagréable d’inachevé m’oppresse à nouveau. Une incapacité récurrente à se lancer dans tout projet concret – par facilité, par paresse, par lâcheté surtout. Et parfois l’impression de perdre mon temps. J’ai donc décidé de faire fructifier ces expériences en les partageant, de réaliser le projet qui me tient à cœur, celui d’un travail d’écriture régulier, afin de mettre en accord pensée et action.